Rechercher
  • Pierre ROUVIERE

Numérique ou Aviation, c’est quoi le pire ?


Que ce soit sur des plateaux télé, dans les meetings de Zemmour, sous des posts Linkedin, Instagram ou dans des tribunes, on peut assez régulièrement voir passer des commentaires de ce type :

« Oui mais le secteur aérien ne représente que 2,5% des émissions de gaz à effet de serre, on s’en fiche ! On parle jamais du numérique qui a un impact supérieur! Surtout vous, vilains instagrammeurs…comme c’est commode ! ».
« Vous décriez le secteur aérien qui est l’un des plus engagés contre le réchauffement climatique, allez plutôt jeter un coup d’oeil sur le co2 des datas center.»

Outre le fait que ce type de discours soit généralement tenu par des adeptes d’offres Last Minute Vol+Hôtel à Mykonos pour seulement 99,99€ (petit déjeuner inclus), ces remarques ont le mérite d'interroger la perception que l’on peut avoir de notre impact environnemental en tant qu’individus et en tant que société. C'est l'occasion parfaite pour soulever quelques biais de raisonnement dont on n'a pas toujours conscience avant de se lancer dans ce type de débats houleux.

Absurdité n°1 : Le raccourci, ou chercher à comparer des pommes et un éléphant.

Quand on étudie l’impact environnemental de quelque chose, qu’il s’agisse d’un avion, d’un ordinateur, d’un stylo ou des couches de votre grand mère, le coeur de l’étude ne porte généralement pas sur l’objet en tant que tel, mais sur le service qu’il rend à son utilisateur, autrement dit sur sa fonction. Le produit n’est qu’un vecteur matériel qui permet de répondre à cette fonction.

Par exemple si je m’intéresse à l’impact environnemental de différents modes de transport pour déplacer une personne d’un point A à un point B, que l'on fasse le trajet en SUV, en tuk-tuks ou à dos de dromadaire, on basera l’étude sur la fonction "transporter 1 passager sur X kilomètres". De cette manière on pourra ramener l’impact environnemental des différents systèmes étudiés à un même flux de référence, ce qui nous permettra de comparer ces alternatives. Ainsi, pour transporter 60 personnes sur 700 km, soit un Paris-Barcelone, il me faudra 1 bus, là où 12 SUV seront nécessaires (ou 60 tuk-tuks), chacun ayant des consommations différentes de carburant, de matière, d’énergie...


« Le critique compare toujours. L’incomparable lui échappe. »

Le Coq et l’Arlequin, Jean Cocteau.


Bon. Comparer des SUV avec des bus, cela paraît assez intuitif parce qu'on est sur une même fonction. Mais comment fait-on pour comparer des pommes et des éléphants ?

C’est à peu près le même degré de différence lorsqu’on cherche à comparer le numérique et le secteur aérien ! Surtout que le « numérique » englobe un peu tout et n’importe quoi, et qu’on retrouve le « numérique » au sein même de ces avions qui nous amènent d’un bout à l’autre de la planète. Est-il donc vraiment impossible de comparer les deux ?


En l’état, oui, c'est impossible. À moins de se limiter à l’impact des secteurs dans leur globalité, mais cela n’est finalement pas très parlant et peut être assez mal interprété. 2,5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre d'un côté. 3 à 4% de l’autre. Débrouillez vous avec ça. Qu’est-ce qu’on amorce comme action avec ces chiffres ? Aucune idée.

En revanche on peut s’inspirer de l’approche fonctionnelle, et des méthodologies d’analyse du cycle de vie (ACV) pour tenter quelques expériences de pensées, en cherchant un socle fonctionnel commun.


Par exemple, on amène souvent l’argument de « l’ouverture culturelle » pour justifier le fait de voyager en avion. On part s’ouvrir sur le monde et en découvrir plus sur une autre culture, un autre pays. Outre le fait qu’on peut aussi très bien se dépayser en prenant le train (jetez un Parisien dans la Creuse, vous comprendrez tout autant ce qu’est un choc culturel), on a peut être là un début de piste..

Imaginons l’objectif, ou la fonction suivante : «apprendre les fondamentaux sur la culture, la faune et les habitants de la région du Serengeti». D’après vous est-ce plus impactant de regarder une série documentaire Arte sur le sujet depuis le fond de votre canapé, ou de prendre un billet Aller-Retour pour la Tanzanie afin d'y faire un safari avec sa famille et ses amis ? Autant dire que «l’ouverture culturelle» ne justifie pas tout.

En fait, par habitude, on se persuade que certaines fonctions ne sont réalisables que d’une seule manière, et cela fausse d’emblée les comparaisons d’impact avec tout autre système-produit permettant pourtant d’accomplir une fonction similaire.


Autre expérience de pensée. Vous travaillez dans une multinationale. Une décision importante doit être prise pour la firme, qui nécessite de réunir différents cadres des diverses filiales pour délibérer. Est-ce plus impactant de faire venir chaque cadre en avion jusqu’au siège à Paris le temps d’un séminaire, ou de faire une réunion sur Zoom, Skype ou Google Hangouts ?


À dire vrai des chercheurs se sont prêtés au jeu d’estimer la différence entre la quantité d’énergie et l’empreinte carbone liées à une réunion réalisée en physique ou à distance, en fonction du temps de réunion et de la distance à parcourir (modulo le type de transport utilisé)*. L’étude inclut l’impact de la fabrication, du déploiement, de la gestion de fin de vie des dispositifs de réseau utilisés, ainsi que des véhicules. Au maximum et dans le pire des cas, la vidéoconférence consomme 7% de l’énergie et de l’empreinte carbone d’une réunion en personne.

* 2014, Dennis Ong , Tim Moors, Vijay Sivaraman : Comparison of the energy, carbon and time costs of videoconferencing and in-person meetings. University of New South Wales, Sydney, Australia

Absurdité N°2 : Oublier l'essentiel : TOUT produit est source d’impact.


Tout produit ou service que l’on met sur le marché sera une source d’impact environnemental, qu'on le veuille ou non. Et nous n’avons pas le luxe de décider quel secteur pourra continuer le business as usual. Il faut amorcer une démarche de réduction d’impact partout, dans tous les secteurs ! Forcément il ne s’agit à chaque fois que de quelques % d’émissions par secteur. L’aérien c’est 2,5%, l’acier c’est 7%, le ciment 3%, la chimie 2%… Il existe plus de 600 codes NACE (Nomenclature des activités économiques). On peut découper le problème de plein de manières différentes, avec plein de sous-catégories, globalement si une activité représente ne serait-ce que 1% des émissions, cela devient un problème sur lequel il faut se pencher.

Alors oui, la part du numérique augmente dans la contribution au changement climatique et c’est très préoccupant. Le poids et la quantité des données échangées ne cessent de croître. Il ne faut pas oublier que les 70 Ko qui ont permis d’aller sur la Lune en 1969 ne représentent même pas un e-mail aujourd’hui ! Et c’est là tout le fond du problème. Si 70 Ko sont suffisants pour envoyer trois Américains sur la Lune, à quoi nous servent l’essentiel des données échangées aujourd’hui ? Comment en est-on arrivés à faire circuler des films qui pèsent cent mille fois plus lourds que les données nécessaire à un voyage spatial ?

In fine il ne s’agit pas de savoir si en absolu le numérique est plus lourd que l’aviation. L'enjeu est de questionner nos usages et nos besoins des deux côtés. S’interroger sur le besoin de certains voyageurs de prendre l’avion 7 fois par an pour les vacances, autant que sur le besoin de regarder du porno en 4K sur un écran courbé 105 pouces .

Absurdité N°3 : Croire que nous sommes tous égaux en termes d'émissions.


Si l’impact de l’aviation est généralement beaucoup plus pointé du doigt aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il se caractérise par une énorme inégalité en termes d’usage au regard de son poids environnemental. En 2018 c’est seulement 11% de la population mondiale qui a pris l’avion, 845 millions de voyageurs.

N’oublions pas que la plupart des humains sur cette planète n’ont jamais pris l’avion, et le fait de « s’ouvrir culturellement » via des vacances à Bali plusieurs fois par an n’est encore à ce jour le loisir que de 1% de la population mondiale. C’est cet usage là qu’il faut questionner. Autrement dit les 2,5% d’émissions de gaz à effet de serre du secteur aérien sont à mettre au regard du nombre d’individus qui peuvent jouir régulièrement de ce luxe.


En ce qui concerne le numérique, l’explosion de son empreinte environnementale est avant tout liée au fait que nous sommes aujourd’hui plus de quatre milliards d’individus à être connectés, à travers des milliards d'interfaces et de multiples usages dont certains sont tout à fait questionnables, mais surtout dans des sociétés où il devient de plus en plus difficile d’échapper à la technologie et à cette hyper-connexion. On notera qu'il est plus abordable pour le commun des mortels d’accéder à ce documentaire Arte sur le parc du Seregenti qu’à un billet d’avion Aller-Retour pour Nairobi (et d'ailleurs heureusement que ses 27 millions de spectateurs ont préféré ce moyen d’apprentissage plutôt qu'un safari)

Absurdité N°4 : L’art de rejeter la faute sur les autres.

Ou le symptôme d’une dissonance cognitive face à l’ampleur de la catastrophe. Ce type d’argumentaire est souvent un bon moyen de se dédouaner de tout changement de comportement à l’échelle individuelle. Quelqu’un qui aime voyager et qui a les moyens de le faire en avion aura plus facilement tendance à se dire : « L’avion c’est juste 2,5%, occupez vous d’abord du numérique et après on en discute. ». Quand nous ressentons un malaise face à notre impact environnemental, une partie de nous tente de se débarrasser de ce malaise en cherchant des justifications. C'est valable pour tout le monde, même les plus vertueux d'entre nous. Et on peut observer régulièrement des déclinaisons de ce même mécanisme sur d’autres sujets, d’autres échelles :

« Pourquoi devenir végétarien si je suis le seul à le faire ? »
«La France c’est que 1% des émissions dans le monde, donc allez voir d’abord l’impact de la Chine et après on en reparle. »

Le comble de ce type de raisonnement, c’est qu’en plus il se révèle souvent hautement imprécis et erroné. Ce dernier exemple sur la part de la France dans les émissions mondiales suppose qu'il devrait y avoir une équivalence entre 60 millions de Français et 1,4 milliard de Chinois. On base aussi souvent ces chiffres sur les émissions intérieures seulement, ce qui est commode dans un contexte où la France a délocalisé l’essentiel de son industrie. Un citoyen Chinois moyen a encore aujourd’hui une empreinte carbone inférieure à un Français moyen.


Faire ce type de raccourcis, c’est oublier qu’on vit dans un monde caractérisé par des interdépendances à tous les niveaux, où le moindre de nos choix de consommation génèrera toute une série de pollutions et d’impacts environnementaux ailleurs. Bien malin celui qui se permet de blâmer l’ouvrier chinois qui a fabriqué le smartphone avec lequel il tweete gaiement sur l’impact du numérique. Qui est responsable de l’impact du smartphone ? Le producteur ou l’utilisateur ? Sans doute un peu les deux. Il serait simpliste de faire porter le chapeau entièrement à l’un comme à l’autre. On vit dans un monde complexe.

Conclusion

In fine la planète Terre s’en moque un peu de savoir qui est le plus grand contributeur au changement climatique. Et tenter de désigner un bouc émissaire pour justifier son inaction ne fera pas avancer la société sur ces questions, pas plus que de faire des courbettes à un pollueur massif sous prétexte qu'à vue de nez il n'est pas le pire de tous.

À l’heure de l’urgence climatique, et de la sixième extinction de masse, il s’agit de remettre en question nos modes de vie dans leur entièreté.

Dans un monde contraint énergiquement et aux ressources limitées, il est nécessaire de faire des choix. Des choix sociétaux et technologiques, comme dans le cas du numérique. Mais aussi des choix individuels, comme le nombre de fois où on prend l’avion par an.

On n’aura jamais 0 impact. Mais on peut choisir consciemment où mettre de l’énergie, où générer de l’impact pour s’assurer que chacun·e ait un confort de vie «raisonnable». En fait il s’agit aussi par là de revenir à l’essence fonctionnelle des produits qui nous entourent, à questionner la raison de leur existence. Nous pouvons nous réjouir d’avoir des Canadairs pour éteindre les incendies d’été en Provence, mais on peut effectivement questionner les Paris-Bali promus par des influenceurs. De même, on peut se réjouir des choses formidables qui nous ont été amenées par le « numérique », tout en questionnant l’usage que l’on en fait au quotidien, des vidéos de chats à la 5G, en passant par les écrans géants placardés dans les couloirs du métro, qui diffusent en boucle des publicités… pour des offres Last Minute Vol+Hôtel à Mykonos à seulement 99,99 euros !

« Notre avenir est une course entre la puissance croissante de notre technologie et la sagesse avec laquelle nous l’utiliserons »

Stephen Hawking


Quelques lectures utiles


1972, Dennis & Donella Meadows, Jørgen Randers, The Limits to Growth.


1990, Edgar Morin. Introduction à la pensée complexe. Editions du Seuil


2019, Frédéric Bordage, Sobriété numérique (La verte) Buchet/Chastel.


2020, Stefan Gössling, Andreas Humpe, The global scale, distribution and growth of aviation: Implications for climate change


2020, Oxfam France, Combattre les inégalités des émissions de CO2 : La justice climatique au coeur de la reprise post COVID-19

2021, The Shift Project, Pouvoir voler en 2050, Quelle aviation dans un monde contraint ?


2022, ADEME, ARCEP, Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et Analyse prospective : État des lieux et pistes d’actions.



438 vues0 commentaire